LH74 - La LH de la passacrêpes

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TélHérodote - Le Saint-Empire, ennemi commun des communes

Le Saint-Empire, ennemi commun des communes

Ce premier article de TélHérodote sera consacré aux communes italiennes au Moyen-âge, plus particulièrement à leur émergence au XIe siècle. On verra dans les articles suivants comment elles furent organisées, puis comment elles sont tombées à la fin du XIVe siècle.

C'est un sujet aussi intéressant que spécifique ; il nous permet d'en apprendre plus sur les villes médiévales ainsi que sur le fonctionnement politique du Saint-Empire Romain Germanique (SERG, pour les intimes). Nous nous intéresserons ici aux origines de la croissance urbaine après l’an mille, puis à l’émancipation progressive des cités d’Italie du Nord face au pouvoir impérial.

Premièrement, une commune italienne, qu'est ce que c'est ? C'est une ville autonome se gouvernant elle-même, dirigée par des élites urbaines chargées d'administrer la ville, rendre justice et de voter les lois de la cité (appelées statuts) mais également du Contado, c’est-à-dire l’arrière-pays qui entoure la ville.

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Effet du Bon Gouvernement dans les campagnes

Après l'an mille, l'Europe occidentale connaît une rapide croissance économique due à plusieurs facteurs : D'abord, un optimum climatique du Xe au XIVe siècle augmente la température moyenne en Europe et en Amérique du Nord, ce qui rallonge les saisons agricoles et atténue le froid de l'hiver. Certaines innovations se répandent également dans les zones rurales, la charrue lourde en est le meilleur exemple.

Auparavant, l'araire était un outil utilisé pour fendre la terre et ameublir suffisamment la surface pour permettre aux graines de pénétrer. Il était adapté aux sols méditerranéens, souvent secs et arpentés, mais assez peu à ceux de l'Europe de l'Ouest, Centrale et du Nord, et également aux sols de la vallée du Pô. C'est là que la charrue rentre en action. Sa capacité à retourner la terre grâce à son versoir et à enfouir les mauvaises herbes et le fumier a permis une véritable révolution agricole durant le Moyen-âge en Europe, et la généralisation de l'assolement triennal a permis de cultiver une plus grande partie des terres.

L'avènement des moulins pour moudre le grain est aussi un facteur important de cette croissance, il est dit que le moulin remplaçait le travail de dizaines d'hommes pour moudre le grain. La main d'oeuvre est ainsi libérée pour passer plus de temps dans les champs.

Pour en finir avec l'agriculture, intéressons-nous aux mutations de l'économie. Le recul de l'esclavage au profit du système de servage, rendant "plus libres" les serfs à l'époque Carolingienne, a déjà augmenté le rendement. Bien que restant dépendants de leur seigneur, les serfs disposent parfois d’une plus grande marge économique et peuvent vendre une partie de leurs surplus. Ces ventes sont favorisées par la diffusion progressive de la monnaie d’argent.

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Différence Charrue Araire

Après l'an mille, cette dynamique s'est intensifiée. Les progrès agricoles couplés à une stabilisation progressive de l’Europe occidentale permettent le défrichement de vastes territoires. Les surfaces cultivées augmentent alors fortement, entraînant une hausse de la production céréalière.

La croissance démographique et économique engendrée par toutes ces innovations a pour effet de permettre à des populations urbaines de subsister, les paysans ne cultivent plus pour survivre, mais pour vivre. Ils vendent leur surplus à des citadins qui sont des artisans, des lettrés ou des marchands. Ces habitants du bourg prolifèrent également, il n'y a plus besoin d'autant de monde dans les champs, et un véritable petit exode rural se met en place. Les populations des villes augmentent, les paysans et les seigneurs enrichis ont besoin d'outils, de bâtiments, de juges pour régler leurs affaires. On assiste alors à un important phénomène d'urbanisation.

La situation en Italie est un peu particulière. La conquête de l'Italie du Nord par Othon 1er au cours du Xe siècle ouvre de nouvelles routes commerciales entre l'Italie et le Saint-Empire, et les villes côtières de l'Italie du Nord deviennent des centres marchands très importants. Ce commerce profite à toute l'Italie du Nord, se trouvant sur la route entre les villes germaniques et les ports italiens. Une véritable caste de marchands émerge dans les cités de la péninsule, et deux types de bourgeois se distinguent alors :

Le Popolo Minuto, des petits artisans, des ouvriers et salariés.

Le Popolo Grasso, des marchands, des lettrés, des juges. Ils ne sont pas nobles, ou du moins pas la majorité, mais dominent et influencent tout de même la politique de la ville.

Des organisations professionnelles, appelées Arti, sont créées. Elles sont divisées en deux catégories : les Maggiori et les Minori. Il est assez aisé de voir à quel type de corporation correspondent ces deux catégories de Popolo.

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Le Popolo

Ainsi, les centres urbains se développent, on a la fondation d'universités, de ports, de murs d'enceinte, de palais, d'églises. Avec l'appui et le contrôle de plus en plus ferme des Contados, les villes italiennes montrent qu'elles sont en capacité de s'autogérer : elles frappent leur propre monnaie, construisent leurs propres flottes, forment leurs élites intellectuelles et juridiques.

On a donc ici la poudre à l'origine des Communes qui, rappelons-le, sont des villes qui se gouvernent elles-mêmes. Mais ces dernières ne sont pas indépendantes, elles sont vassales du Saint-Empereur. Il ne manque donc plus que le feu : l'affaiblissement du pouvoir impérial.

Pour comprendre son affaiblissement, il faut déjà comprendre comment marche ce pouvoir impérial. Les souverains carolingiens avaient mis en place un système reposant sur les évêques. En effet, à cette époque, les évêques sont nommés par le souverain et non pas par le Pape. Ces évêques, au delà de leurs missions spirituelles, gouvernent des terres, rendent justice, collectent l'impôt. Durant le IXe et Xe siècles, l'Empire Carolingien fait face à de nombreux conflits aboutissant au partage de l'Empire en trois parties. On parlera du traité de Verdun une autre fois, mais pour le moment, intéressons-nous plutôt à ses conséquences : les nobles de l'Empire, profitant des tumultes, ont acquis une puissance considérable, assez pour avoir la capacité à se substituer au pouvoir royal ou impérial.

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Carte du Saint-Empire Romain Germanique

Lorsque Othon Ier, dont nous avons parlé précédemment, fait renaître l'Empire, il doit faire face - tout du moins en Germanie - à de puissants duchés comme ceux de Bavière ou de Franconie pour n'en citer que deux. Il s'appuie alors, comme les empereurs dont il se targue d'être le descendant, sur les évêques : très pratiques, ils n'ont pas d'enfants et quand un évêque meurt il est immédiatement remplacé par un évêque loyal.

Ces évêques sont les colonnes de l'Empire, et ce système est si important que les historiens l'appellent le Reichskirchensystem (système d'Église d'Empire). Cela est encore plus utile quand on sait que le système impérial de succession se base sur un électorat. Il est donc toujours bon d'avoir dans sa poche une poignée d'évêques puissants et loyaux.

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(Oups, pas la bonne colonne)
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Là c'est mieux

L'Eglise voit cette emprise du spirituel par le temporel d'un très mauvais oeil, pour des raisons à la fois religieuses et politiques. Le développement de la simonie (l'achat de charges religieuses) en Europe est un problème majeur que le Pape veut endiguer. De plus, cela serait l'occasion d'affermir son autorité sur les biens et les terres détenus par le clergé. Cette volonté de réforme vise directement le Saint-Empire qui repose énormément sur ces évêques.

Les deux parties se lancent dans la bataille religieuse, avec l'excommunication d'Henri IV, empereur du Saint-Empire, et la pénitence de Canossa. C'est un épisode très célèbre de la Querelle des Investitures. Grégoire VII excommunie l'Empereur et, durant un synode en février 1076, décide de délier les vassaux de leur serment de fidélité avec l'Empereur. C'est un acte aux conséquences lourdes : les princes en profitent pour faire pression sur l'Empereur, lui demandant de rétablir la situation sous peine d'une révolte. Henri IV décide alors d'aller en Italie, jusqu'à Canossa, où le Pape résidait temporairement chez la comtesse de Toscane, Mathilde. Elle joua un rôle décisif dans la réhabilitation de l'Empereur. Cet épisode est vécu par Henri IV comme une véritable humiliation, et l'a poussé à continuer cette Querelle. Sur le chemin, il doit braver de nombreux dangers ainsi que du chantage de la part de ses propres vassaux.

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Pénitence de Canossa : on peut y voir Mathilde de Canossa, Grégoire VII et Henri IV

Le conflit est également militaire, avec comme exemple la Prise de Rome en 1083 par ce même Henri IV. Il fait élire un anti-Pape tnadis que Grégoire VII est en exil. Les Normands d'Apulie viennent au secours du Pape en 1084 et reprennent la ville. La Papauté est restaurée jusqu'à la mort de Grégoire VII en 1085.

Ces conflits aboutiront au Concordat de Worms en 1122, qui enlève l'investiture épiscopale de l'Empereur dans les régions de Bourgogne et d'Italie et modifie les conditions d'investiture en Germanie.

C'est un véritable coup dur pour la couronne impériale, qui perd parmi ses plus fervents soutiens, particulièrement en Italie. Cependant, l’affaiblissement de l’Empire ne permet pas non plus à la papauté de contrôler directement les communes italiennes de par leur puissance économique et institutionnelle. Elles sont de facto quasiment autonomes et n'ont pas besoin du Pape pour assurer leur protection.

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Cartes de l'Italie du Nord au XIIe siècle. On peut voir que les cités sont nombreuses

La situation italienne n'est pas en reste : ce conflit a considérablement modifié les rapports de force locaux, notamment dans les villes. En effet, les évêques de par leur rôle à la fois religieux, politique et administratif changent régulièrement d'allégeance. Ils sont totalement pris dans le conflit et ont donc plus de mal à gérer leurs cités.

Dans le même temps, les élites urbaines (le Popolo Grasso) en profitent pour "alléger" les fonctions de l'évêque. Ils récupèrent peu à peu les charges assurées par ce dernier, sauf évidemment les charges religieuses comme les charges législatives, la collecte de l'impôt et même les milices.

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Le Popolo Grasso, composé de lettrés et de marchands

À la fin de cette querelle, le Popolo Grasso se rend compte qu'il arrive parfaitement à gérer sa cité de manière autonome, tandis que la personne qui en était chargée précédemment perd sa légitimité impériale à assumer ces fonctions par le Concordat de Worms. Les élites sont donc face à un vide politique qu'elles comblent.

Pendant que les cités italiennes mutent et prospèrent, l'Empire se délite. A la mort d'Henri V, fils d'Henri IV, qui avait lui aussi été excommunié (il semblerait que ce soit de famille...), il n'y a pas d'héritier direct. La succession tumulteuse qui fait suite à sa mort entraîne une guerre civile entre deux camps : Les Hohenstaufen, proches des Saliens, la dynastie des Henri, et les Welf qui sont pour des raisons de succession et de politique soutenus par le Pape.

Ils donneront leurs noms à deux factions très importantes : les Guelfes et les Gibellins. Les Guelfes, issus de Welf, soutiennent le Pape, tandis que les Gibelins soutiennent l'Empereur. A cette époque, l'Italie du Nord n'est pas un bloc uni pro-guelfe. Et face au pouvoir impérial, les villes limitrophes des états pontificaux sont souvent menacées, et ont donc tendance à être Gibelines, tandis que les villes du Nord comme Milan sont plutôt Guelfes.

A noter que même si les villes d'Italie commencent à prendre leur indépendance, elles restent tout de même au milieu de conflits entre le Pape et l'Empereur ; difficile pour elles de faire la sourde oreille. L'étiquette Guelfe ou Gibelin va d'ailleurs devenir peu à peu une étiquette de factions italiennes jusqu'au XVe siècle et se détacher de ses origines allemandes.

Cette guerre interne impériale trouve sa fin à l'élection de Frédéric Ier dit "Barberousse", qui est un candidat parfait, issu des Hohenstaufen par son père et des Welf par sa mère.

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Frédéric Ier et sa magnifique barbe rousse

Ce dernier essaya de rétablir le contrôle impérial en Italie par la force. Il effectua plusieurs descentes armées en Italie, dont les premières se passèrent relativement bien pour Frédéric. En effet, les premières descentes consistaient surtout à limiter les ambitions de Milan. Il possédait donc le soutien de plusieurs villes italiennes dans son entreprise. Milan se rendit et l'empereur en profita pour convoquer une diète à Roncaglia. Cette diète aboutit par de nouvelles taxes et lois sur les villes italiennes.

Ces dernières n'acceptèrent pas du tout ces nouvelles restrictions et se rebellèrent, sans former de front commun. Cela finit par la destruction de Milan en 1162. Pour punir cette rébellion, Barberousse augmenta les taxes ainsi que la quantité de provisions à fournir à son armée. Les cités italiennes comprirent l'importance de combattre ensemble l'empereur et décidèrent de former la Ligue Lombarde, un rassemblement des cités du Nord.

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La Ligue Lombarde contre Frédéric Ier

Les conflits culminèrent en 1176 à la bataille de Legnano, qui se soldit par une défaite impériale complète. La Paix de Constance fut signée, les cités italiennes eurent le droit d'élire leurs propres conseils et de rédiger et appliquer leurs propres lois.

Cependant, elles devaient tout de même jurer fidélité à l'Empereur et payer un impôt. Mais de facto, après la mort du fils de Frédéric Ier, les villes italiennes arrêtèrent de payer l'impôt.

Ainsi, les communes prirent leur indépendance avec un système très particulier de conseil de ville basé sur des lois et une bureaucratie très stricte. Nous verrons dans un prochain article comment s'articulaient ces cités.

Voilà qui conclut notre premier article. Si vous avez des suggestions de thème ou d'amélioration d'écriture, des réclamations à faire sur ce qui a été dit ou même si vous voulez m'aider à rechercher des sujets et rédiger des articles, n'hésitez pas à m'écrire sur : telherodote@gmail.com